dimanche 17 mai 2009

J'aime trop respirer pour fumer

En me promenant dans mes archives, voilà que je tombe sur cet ancien texte, témoin de mon arrêt de cigarette. Exhumation, donc. D'autant plus d'actualité que j'ai retenté une bouffée de cigarette qui m'a chatouillé les poumons au point de me tordre en toux en me jurant de ne plus jamais recommencer. Conclusion : arrêter de fumer, ça marche, et c'est possible, oui !


« Je me défends d'être sentimentale, mais je me suis remise au chant lyrique. Je veux, je dois, je peux chanter majusculement, à la Callas, hurler sans heurts.
Cinq ans déjà que j'avais tout arrêté au profit de ce paquet de Marlboro Light. Commencer la cigarette à 21 ans, une bêtise ? Une excuse surtout, des questions, de l'eau dans les yeux. Un paquet par jour. Des paquets qui se succèdent en file indienne. Une cheminée. Mes vêtements, mes murs, mes amis, mes amours, mes choix à travers ce filtre, ma vie noyée dans ce brouillard de fumée, ponctuation. Ponctuer. Un assemblage de virgules, respirations multiples.

Il paraît qu'il n'y a pas de fumée sans feu. Mon feu me ravageait et je l'alimentais, cigarettes après cigarettes, semblants après semblants. Même mes silences étaient faux, occupés à aspirer le suc de mes bâtons. J'habitais Montmartre. Je prenais des cours de théâtre trois fois par semaine, le soir. Le reste de mon temps me voyait assise en face d'une tasse vide et d'un cendrier plein, stylo en main, déversant quantité de mots asphyxiés.
Fumer jusqu'en oublier le pourquoi.
Fumer pour se sentir exister.
Fumer pour se voir respirer.
'Je fume donc je suis' clamais-je silencieusement.
Puis je me parais de mon plus beau sourire et avançais vers un type pour demander s'il n'aurait pas une clope par hasard. Galant il dégainait son paquet et m'allumait avec son briquet. Et je m'éclipsais. J'aimais bien taxer des cigarettes à des inconnus : c'était simple, j'avais une bonne excuse pour les aborder, l'échange était clair, et l'homme ne se transformait pas en pot de colle excité par mon numéro de téléphone.

Le paquet vide, le paquet plein, le paquet vide, le paquet plein ; un rythme.
Je nourrissais une certaine culpabilité.
Je regardais mes amis prévoyants avec leur cartouche d'avance ou leur 2-paquets-car-demain-c'est-dimanche-et-les-tabacs-sont-fermés. Non, impossible, je ne voulais pas m'identifier à ce point à cet objet ; je préférais ne plus avoir de clope et me mettre désespérément en quête le moment venu.

Le matin, aussi. La bouche qui colle, la toux, le goût. Espérer que le mec qui dort à côté n'aura pas la mauvaise idée de m'embrasser maintenant, lui qui n'a pas encore une image de moi souillée.

Mais le pire de tout, c'est cette sensation de dépendre de quelque chose. De ne pas contrôler. D'avoir envie de fumer alors que ça commence à bien faire et qu'en plus il faut payer.
Quel supplice pour l'ego !
A chaque cigarette allumée je baissais dans ma propre estime plus bas, encore plus bas.
Je me détestais. Je me trouvais tellement faible, tellement nulle, incapable de rien, juste bonne à me vautrer et fumer des clopes. Alors je regardais dans le vide une seconde et saisissait l'avant-dernière du paquet, me disant confusément que je le mérite de toute façon, que si je crève à cause de ces clopes ce sera de ma faute.
Pas d'estime de moi. Un laisser aller. De la colère, beaucoup. Souvent, une immense envie de hurler. Impossible. Trop de monde. Trop de monde. Partout. Infesté. Du bruit. Un cri vivant coincé derrière les lèvres je les regardais passer, hérissée, les nerfs en pelote, révulsée ; je les haïssais, c'était de leur faute, il y avait trop de bagnoles, trop de boucan, putain y'a pas de coin dans Paris où on peut gueuler y'a toujours du monde, je voyais blanc, respiration saccadé, plexus noué.
Je tirais fébrilement sur ma cigarette. Tremblante. La tasse vide. C'est dans ces moments que mon paquet de Marlboro Light prenait un sens. Il était l'instrument ultime pour justifier ce dégoût de moi-même. J'étais triste. J'avais oublié la beauté. De mal en pire en pire. Cinq ans.

Puis j'ai ouvert les yeux, j'ai décidé. J'ai tout décidé.
J'arrête. Je vais vouloir fumer. J'aurais envie de fumer. Je vais en chier, c'est normal.
Je ne vais pas grossir car je ne vais pas remplacer, je vais arrêter.
J'aurais le droit d'avoir envie d'une clope autant de fois que je le voudrais.
J'aurais le droit de fixer avec envie la cigarette du type d'en face, de tenter de lui en voler des volutes avec mon nez, de m'imaginer en train de la fumer en même temps, d'être à deux doigts de lui en demander une et même de la lui demander, mais jamais de l'allumer.
Je vais me sentir mal, mon corps va mettre du temps à s'habituer, mon métabolisme va être bouleversé. Jamais il ne faudra se dire 'ça y est, j'ai réussi, j'ai arrêté ' : non. Fumeuse j'ai été, fumeuse je resterais. Toute ma vie. Chaque jour il me faudra arrêter de fumer à nouveau. Chaque jour je vais me battre pour récupérer ma dignité. Jamais il ne faudra céder, car céder c'est tomber.

Je me suis remise au chant lyrique. Je veux, je dois, je peux chanter majusculement, à la Callas, hurler sans heurts. Cinq ans déjà que j'avais tout arrêté au profit de ce paquet de Marlboro Light. Ma victoire chaque jour renouvelée n'en est que plus brillante. Ma vie a tourné. Je veux, je dois, je peux chanter majusculement

Laurie Thinot 2005, "Heroes", extrait

4 commentaires:

Jonathan a dit…

Boom. Bim. Bam.
Moi je recherche le sens du mouvement de la fumée dans la demie obscurité.
Je fume pour relativiser, mystifier, dénaturer, me sentir beau tout en laissant ces fausses esthétiques polluer ma vision. Volonté ne se répand pas ainsi, les cendres de la volonté ne retombent pas sur le nombril.
Bonjour Lexomil.

laurie thin** a dit…

oui

Jonathan a dit…

alors toi tu me dis que tu réponds et j'obtiens juste un "oui" ?

laurie thin** a dit…

Tu as tout compris